L’effet rebond ou comment épuiser notre gisement d’économies d’énergie et rendre le Facteur4 inatteignable

Vous l’ignorez peut-être mais 2012 signe l’arrivée d’une nouvelle Réglementation Thermique dite RT2012. Je ne m’étendrez pas ici sur son contenu, je l’ai déjà fait par ailleurs, mais elle va me permettre d’illustrer la démonstration que je souhaite vous faire.

Je mentionnerai également un autre acteur, symbolique de notre époque, et j’ai pensé à Free Mobile. Ne me tenez pas rigueur de profiter du buzz que cet opérateur a su soulever en ce début d’année, qui sait, cela peut amener quelques curieux sur cette page :jester:

free mobile

Revenons à nous moutons thermiques. Si l’on consulte le graphique précédent, il est clair que la RT2012 entend abaisser la facture énergétique moyenne de chaque bâtiment de quelque chose comme 100 kWh/m²/an. Si l’on regarde dans le rétroviseur, on peut dire que c’est une ambition courageuse.

Mais qu’est-ce que ces 100 kWh/m²/an. Vous aurez compris, avant moi peut-être, qu’il s’agit d’une valeur de consommation annuelle. Vous aurez également compris que c’est une valeur relative plutôt qu’absolue puisqu’elle est ramenée à des mètres carrés.

Soit dit en passant, ces m² ont changé de définition entre 2005 et 2012. Je ne m’étendrai pas sur le sujet (sauf si vous me le demandiez 🙂 ) mais la nouvelle définition considère une plus grande étendue si bien que l’économie réalisée sera plutôt de 90 kWh/m²/an que de 100 entre la RT2005 et la RT2012.

Permettez-moi de souligner, dès lors, ce qui en physique est une évidence : les chiffres n’ont aucune valeur sans unité ! D’ailleurs, ils n’ont aucune valeur sans marge d’erreur mais bon là, on est sur une réglementation, sans doute que les physiciens ne sont pas les bienvenus.zip myopera smiley

ÉNERGIE PRIMAIRE : énergie contenue dans les ressources énergétiques telles qu’on les trouve à l’état brut dans la nature (pétrole, gaz, charbon, uranium, vent, soleil, biomasse, etc.). En 2010, la consommation totale d’énergie primaire en France, toutes formes et tous usages confondus, a été de 2 996 térawattheures. Les pertes dans le système énergétique se sont élevées à 36.4% de l’énergie primaire consommée.

Définition issue du Manifeste Négawatt

Donc la RT2012 entend faire économiser de l’ordre de 90 kWh/m²/an, kWh exprimés en énergie primaire. Ah ben vi mais c’est quoi l’énergie primaire ? Ah… Voilà encore quelque chose de complexe à expliquer. Toujours pas pour des raisons physiques mais là encore pour des points de vue réglementaire.

D’un point de vue physique, l’énergie primaire est l’énergie contenu dans les ressources naturelles exploitées, alors que l’énergie finale est l’énergie consommée par l’utilisateur final, c’est-à-dire celle qui apparait sur la facture du client. Par une image inverse, l’énergie primaire est donc celle qui apparaît dans la facture fournisseur de l’énergéticien dont vous êtes les clients.

La subtilité est que la réglementation considère que l’électricité existe à l’état primaire. Il y a des mines d’électricité (à ciel ouvert ? ) à partir desquelles on est à même de fournir à l’utilisateur une énergie finale avec un rendement de 38,7%, comme une centrale électrique au fioul donc.

Économiser 90 kWhEP/m²/an, c’est donc, selon la norme adoptée, faire économiser au client final :

  • 90 kWh/m²/an d’énergie fossile (pétrole, gaz, etc.) ou de bois énergie
  • environ 35 kWh/m²/an d’énergie électrique.

On peut donc en conclure qu’il est plus efficace d’atteindre l’objectif en économisant sur l’électricité. En réalité, comme il n’existe pas de mines d’électricité, le rendement est encore plus mauvais que ce qui a été choisi (de l’ordre de 15 à 27% tout de même) si bien que c’est plutôt moins de 30 kWh/m²/an que 35 kWh/m²/an qui sont à économiser.

Mais il y a un souci majeur. La réglementation ne considère que 5 usages de l’énergie : le chauffage, l’eau chaude sanitaire, l’éclairage et les auxiliaires (de ventilation et de chauffage).

Or, plus un bâtiment entre dans les standards de la basse consommation et plus l’essentiel de sa consommation se dirige vers de l’électricité spécifique : les appareils électroménagers, poste non pris en compte dans la RT2012, représentent alors plus de 30% de la consommation en énergie primaire.

Imaginons, donc, que mon bâtiment prévu avec une consommation en énergie primaire de 150 kWh/m²/an arrive, grâce à la RT2012 à une valeur de 150 – 90 = 60 kWh/m²/an (où les m² sont ceux de la RT2005, pas de la RT2012), toujours en énergie primaire. Du fait de l’électroménager (utilisé avec la même intensité), la réduction n’est pas de 60% mais de seulement 54%, c’est un détail mais c’est suffisamment remarquable pour être signalé.

Mais pour l’instant nous n’avons évoqué aucun des effets rebonds possibles.

Mais c’est quoi un effet rebond ?

Oh, c’est fort simple, c’est un phénomène, en lien avec un gain théorique, qui réduit très fortement l’économie d’énergie prévue. Passons à deux exemples, appliqués au bâtiment, mais qui se rencontrent sous d’autres formes dans nombre de domaines.

Le premier effet rebond est dit direct : ma facture globale diminuant, je me dis que plus de confort serait intéressant et, au lieu de chauffer à 19°C (consigne conventionnelle des calculs réglementaires), je m’octroie 4°C de plus (je vous assure que ce n’est pas si rare :bomb:).

L’impact est immédiat, j’augmente ma facture de 64% (16% par degré supplémentaire pour ce bâtiment super-isolé) mais je ne m’en plains pas parce que ma facture de chauffage reste inférieure de 50% à celle de mon ancienne maison RT2005 (contre 70% attendu).

En revanche, en énergie primaire, alors que la RT2012 annonce 60% – je me répète – d’économies par rapport à la RT2005, si je prends en compte ce premier effet rebond ainsi que la consommation des appareils électroménager, alors je n’ai économisé que 40% de ressources énergétiques.

Voilà déjà que la ristourne des soldes 2012 est réduite de 20 points, c’est à se demander si on va acheter worried myopera smiley

Le deuxième effet rebond est indirect : puisque, malgré l’augmentation de la consigne de chauffage, mes nouvelles charges restent fort inférieures à celles de mon ancienne maison, et bien, il me reste de l’argent dans ma caisse.

Je pourrais l’épargner, l’époque nous y invite, mais en général, ce n’est pas ce qui se fait, nous reportons ces économies sur d’autres postes de consommation. C’est d’ailleurs une des raisons qui font que les banquiers ont longtemps refusé de financer la basse-consommation : « Les consommateurs ne vont pas augmenter leur solvabilité, ils vont dépenser toutes leurs économies ailleurs ! »

Si on regarde les dépenses des français, on se rend compte qu’effectivement, la majorité des économies est reportée dans l’achat de matériel en lien avec les télécommunications ou l’informatique.

Ainsi, quand les concurrents de Free Mobile, ont annoncé un manque à gagner de l’état de 7 milliards d’euros, la communauté des freenautes est venu à la rescousse de son opérateur adoré en rétorquant que cela allait surtout « rendre 7 milliards d’euros au pouvoir d’achat des français« .

La démonstration est faite (comment ça, c’est un peu rapide confused myopera smiley), les économies réalisées vont être reportées (d’où le terme d’effet rebond indirect) sur d’autres postes. Et très certainement sur d’autres postes énergétiques à l’intérieur de la maison puisque comme je vous l’ai dit ce sont les technologies de l’information et de la communication qui ont nos faveurs.

On pourrait également évoquer des consommations énergétiques extérieures à la maison qui vont également augmenter, et que l’on pourrait virtuellement attribuer à chaque m² de construction. Par exemple, l’augmentation de l’utilisation des téléphones mobiles nécessitera plus d’énergie pour faire fonctionner le réseau.

À l’image de Free Mobile qui avait promis une réduction par 4 du prix des forfaits, j’ai supposé, pour ma part, une augmentation d’un facteur 4 de ma facture électrique liée aux usages spécifiques (Irréaliste ? Pas certain.)

Cette surconsommation, couplée au premier effet rebond, suffit à tuer le gisement des économies d’énergies promis par la RT2012. Des 60% attendus, il ne reste guère plus que 13% réalisées.

Qu’on ne s’y trompe pas, mon présent billet n’est pas à charge contre la RT2012, même s’il met, sans doute, en relief la lacune de ne pas comptabiliser l’électroménager 1.

Non, le propos est de montrer que le moindre gain peut être perdue par la seule utilisation, directe ou indirecte, qui en ait faite. Rien d’étonnant à cela, c’est bien une caractéristique essentielle de la vie que de s’adapter aux nouvelles conditions (tant qu’on le peut) pour s’assurer un plus grand confort.

Cet effet pervers, qu’on le retrouve dans tous les domaines où des économies sont réalisées, peut avoir, par effet domino, des effets délétères, cela se comprend bien. L’objectif, dans le résidentiel et le tertiaire, est de migrer l’ensemble de notre bâti vers des valeurs de consommation compatibles avec le facteur 4.

Parce que nous émettons deux fois plus d’émissions carbonés qu’il n’est acceptable et que la tendance est encore au doublement de notre impact, il nous faut diviser par 4 cette empreinte afin d’assurer un avenir acceptable à notre espèce et ce en tout lieu de la planète.

Afin de réaliser cet objectif, des directives européennes visent à accélérer mouvement. Cela passe en France par la RT2012. Si une réduction de 60% sur les 38 ans qui nous séparent de 2050 donne bonne espoir, l’éventualité que cette réduction soit assassinée par les effets rebonds est préoccupante. Le secteur de la mobilité est lui aussi touchée par ces effets pervers, ce qui n’a rien pour nous rassurer.

Alors quoi ?! Faut-il être fataliste devant tant d’issues potentiellement fatales ?

Bien sûr que non ! A-t-on déjà vu une araignée cessait de tisser sa toile au motif que le vent et les intrus ruinent tous ces efforts ?

À mes yeux, nous souffrons de n’avoir toujours pas compris que la révolution à attendre est culturelle plutôt que technologique. Tant que nous nous userons à frotter nos bâtons pour allumer le feu, nous ne verrons pas le briquet posé près de l’âtre.

Bien sûr, il faut des réglementations pour comparer, mesurer. Mais, ô grand jamais, il ne faut en faire un cadre présomptueux et rigide au risque d’éteindre la créativité. Tout outil est imparfait et quand le plâtrier lâche sa truelle pour le caillou, c’est qu’il a une bonne raison, et il ne vous viendrait pas à l’idée de lui imposer à nouveau la truelle abandonnée.

Il faut donc user de plasticité culturelle pour que les entreprises du bâtiment apprenne à construire aux normes de 2050, faire vivre et s’approprier des bâtiments à des occupants qui pensent encore qu’on ne peut ouvrir les fenêtres d’une maison passive. Une grande (ré-)appropriation, voilà qui est plus nécessaire à tous que de plancher sur les nouvelles exigences que l’on imposera demain et qui ne rencontreront aucune réalité de terrain s’il n’y a aucun habitant pour habiter les monstres administratifs.

Si l’on se contente d’exiger sans former alors le facteur 4 s’éloignera aussi vite que les degrés moyens de notre planète s’élèveront. Il viendra un temps où la crise d’aujourd’hui nous semblera plus douce qu’une nuit de Noël, notre carte Vitale comptabilisera nos crédits-kWh et les impôts se chargeront peut-être de gérer les rationnements carbono-énergétiques.


1 Merci à nos amis allemands (Passivhaus) ou au bureau d’études Enertech d’amener un éclairage sur ces consommations ignorées de notre réglementation française. Elles sont si fortement méconnues en France qu’on peut lire, deci-delà, que BBC fait mieux que Passivhaus au motif que le Cep BBC = 50 kWhEP/m²/an quand Passivhaus exige moins de 120 kWhEP/m²/an. C’est faire preuve d’une grande ignorance quant aux postes pris en compte par le standard allemand, et c’est également être béjaune quant à la recommandation sur l’énergie finale (moins de 42 kWh/m²/an).

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