Dans un précédent « épisode », je vous faisais part de ma certitude d’un effondrement à venir et de mon intuition que cela se ferait de votre vivant, vous qui me lisez. Ce dernier sentiment, terrible, s’appuie, en particulier, sur le modèle mathématique de Meadows qui dès 1972 alertait d’un risque majeur de déclin de la population dès 2030. Modèle mathématique que 40 ans de « business as usual » n’ont pas contredit.

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Schéma du modèle mathématique World3 dit de Meadows développé par Donella Meadows, Dennis Meadows,Jørgen Randers et al. pour le Club de Rome (1972).

Quoique je vous en ai averti dans l’article en lien, je le redis : ce n’est pas un motif de profonde mélancolie pour moi. Pour paraphraser Dmitry Orlov — que je citerai à nouveau un peu plus loin — l’effondrement peut être une retraite bien pensée plutôt qu’une méchante déroute ! yes myopera smiley

Quoiqu’il en soit, c’est un appel à l’action et à la résilience : résilier plutôt que périr, renoncer, lâcher prise plutôt que mourir.

Ici, donc, j’ai envie à la fois de m’amuser et d’être sérieux. Je vous propose un récit totalement fictionnel, guidé par mes lectures et mon expérience, pour imaginer un monde de demain probable et voir ce que cela implique quant à mon métier de co-concepteur de bâtiments. Accrochez-vous, on va prendre 15 ans dans le nez, d’un coup !

Ah oui mais non, attendez … wait myopera smiley Il nous manque quelques savoirs de base. C’est bien beau de philosopher mais sans connaissance scientifique, ce n’est que de la masturbation intellectuelle à la Moix noix. Si « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », la conscience sans science n’a que peu d’intérêt. À ce compte-là, on pourrait encore, sinon, imaginer l’Homme au Centre de l’Univers et discutailler des conséquences d’une telle Chance.

Revenons d’abord sur Dmitri Orlov, Дмитрий Орлов pour les russophones de passage. Témoin ayant vécu l’effondrement de l’URSS dans sa chair, il avance qu’il y a 5 types d’effondrement. Je sais, Jared Diamond voit, lui, 5 causes d’effondrement des civilisations, décidément le 5 est le chiffre fétiche des collapsologues. Quand on sait que la psychiatrie reconnaît 5 stades émotionnels par lesquels passe une personne qui apprend sa mort prochaine (déni, colère, négociation, dépression, acceptation), ça met le moral, encore… rip myopera smiley

Voici donc ces 5 stades, librement traduit depuis le billet de son inventeur, dans l’ordre d’occurrence et de gravité :

Stade 1: l’effondrement financier. Le «business as usual» ne convainc plus. Devant l’incapacité à imaginer le futur à partir des expériences passées, le risque devient impossible à évaluer et les actifs financiers ne sont plus garantis. Les institutions financières deviennent insolvables et l’accès au capital est perdu.

Stade 2: l’effondrement économique. On perd la confiance dans les lois du marché. Les monnaies sont dévaluées, l’argent se raréfie, on stocke les produits de première nécessité, les importations chutent, les magasins manquent de tout et la pénurie s’installe.

Stade 3: l’effondrement politique. On ne croit plus en l’état protecteur. Devant l’incapacité des dirigeants à assurer les besoins de sa population, le système politique en place perd toute légitimité.

Stade 4: l’effondrement social. La confiance dans la communauté proche est ruinée. Les organisations locales, qui tentent de limiter les dégâts, échouent à maintenir la cohésion sociale.

Stade 5: l’effondrement culturel. La foi en l’humanité est perdue. Les gens perdent leur capacité de « bonté, la générosité, la considération, l’affection, l’honnêteté, l’hospitalité, la compassion, la charité » (Turnbull, The Mountain People). Les familles se dissolvent et se font concurrence en tant qu’individus pour des ressources rares. La nouvelle devise devient «Puissiez-vous mourir aujourd’hui pour que je ne meures que demain » (Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag).

Hum… Oui, allez prendre votre Prozac et on reprend…

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Il y a une autre base théorique que j’aimerais vous soumettre. Comme je vous le disais, le modèle Meadows est un argument qui me parait convaincant. Mais ce n’est pas le seul modèle mathématique d’effondrement civilisationnel. Un autre modèle a fait grand bruit, c’est le Human and nature dynamics (HANDY) de 2014.

Ses auteurs sont partis d’une modélisation prédateur-proie (amusez-vous donc ici à créer la vôtre !), classique en zoologie, à laquelle ils ont ajouté des variables de richesse accumulée et d’inégalité économique. Si on retrouve la capacité de charge de l’environnement (paramètre Nature), l’originalité de ce modèle est de prendre en compte l’existence, évidente de fait, de « la stratification économique de la société entre élites et masses » (variables Elites et Commoners). Selon Diamond et d’autres, c’est la cause, prévalente et démontrée, de le chute des empires romains et mayas.

Les chercheurs ont, bien sûr, testé l’évolution de plusieurs variantes de leur société fictive, mais la variante Unequal Society — qui suppose simplement une consommation κ fois plus élevée des élites par rapport aux masses — est, de leur propre aveu, le meilleur reflet de notre monde d’aujourd’hui.

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Résultats du modèle HANDY avec une société où la consommation des élites est très largement supérieure à celle des masses (facteur κ = 100)
a) Société inéquitable – Effondrement de type L (pénurie de main d’œuvre) : l’effondrement de la population fait suite à un équilibre apparent dû à une faible population initiale des élites. Ce scénario montre un itinéraire original d’implosion où la Nature finit par se reconstituer alors que la population humaine non.
b) Société inéquitable – Effondrement complet irréversible de type N : l’effondrement, rapide et complet (sans récupération possible) est la conséquence d’une déplétion excessive des ressources naturelles et de la forte stratification économique.

Il y apparaît, avec une palpabilité dérangeante, que l’effondrement est inévitable dans ces conditions (les auteurs démontrent, plus loin, que « l’inégalité doit être fortement réduite et la démographie maintenue en dessous d’un seuil critique pour éviter un effondrement »).

Plus intéressant encore, le premier scénario laisse s’installer un développement « durable » de près de 150 ans mais il est suivi, malgré tout, par un effondrement total : masses comme élites disparaissent, quoique ces dernières connaissent un essor extravagant durant le déclin des masses. Ici, ce n’est pas la mise en surcharge des capacités naturelles qui cause directement l’effondrement — la Nature se reconstitue — mais la pénurie de travailleurs soumis aux famines. Souvenez-vous de la crise alimentaire mondiale de 2007-2008 pour comprendre cet effondrement de type L, comme Labeur. Ce n’est seulement qu’en cas de déplétion des ressources plus rapide que l’effondrement est de type N, la Nature est alors en incapacité de se régénérer.

En résumé, si les inégalités sont fortes, l’effondrement est inévitable même si notre empreinte environnementale ne met pas totalement à terre les capacités de régénération naturelle !

Dans les deux cas, les élites bénéficient d’un effet salvateur, quoique pernicieux : leur plus grande accumulation de richesses les met à l’abri, un temps seulement, du déclin. Pire, lorsque le développement semble soutenable, les élites connaissent un essor aussi prodigieux que leur chute est rapide.

« Alors que certains membres de la société pourraient alerter d’un effondrement imminent et donc préconiser des changements structurels de la société pour éviter cela, les élites et leurs partisans, opposés à ces changements, pourraient indiquer la trajectoire jusqu’alors durable pour inviter à ne rien changer. »

Human and nature dynamics (HANDY): Modeling inequality and use of resources in the collapse or sustainability of societies – Discussion of Results

Voilà, il me semblait important de poser le contexte théorique en terme social. Alors que dans le billet sur le développement durable, je voulais vous démontrer la fatalité physique, ici je veux vous plonger dans une romance qui nécessite d’imaginer nos réponses grégaires.

Nous voici donc entre 2020 et 2030. J’ai plus de douleurs rhumatismales qu’aujourd’hui, je trouve la jeunesse sans doute désespérante et, quant à nos politiques publiques, je radote que je vous l’avez bien dit en 2016, et même avant, na ! irked myopera smiley

Fortuitement, j’ai poursuivi mon activité professionnelle, avec des hauts et des bas, des années fastes mais l’amertume constante de ne pas avoir su convaincre bien loin.

Le 11 novembre 2022, on a eu notre Vendredi Noir, avec deux semaines d’avance par rapport à Thanksgiving. J’ai toujours préféré la Vie à la Bourse alors je ne suis pas sûr de bien vous raconter tout ça. C’était, à nouveau, une histoire de banques, le renflouement des années 2010 ne leur avait pas servi de leçons, elles avaient repris leurs vieilles habitudes alors même que les entreprises n’avaient jamais réussi, réellement, à remonter le pente depuis la crise des subprimes.

Cette fois-ci, les états, plus populistes que jamais, ne parvinrent pas à renflouer les usurières, faute d’accord, faute de solidité économique. Il suffit de quelques semaines pour que le marché noir imposa ses lois plutôt que le Dow Jones ou le CAC40. Les politiques eurent beau se taire, vociférer ou même pleurer, on sentit que le divorce était consommé.

Je me souviens que ce jour-là, je travaillais sur une vieille lubie : la résilience des bâtiments. J’avais ressorti un article poussiéreux de mon blog que je n’avais jamais osé publier en ligne. Je l’avais trouvé trop social, limite gaucho, non vraiment, il ne pouvait pas me faire gagner de clients !

Il partait d’un constat simple : physiquement, nous étions condamnés, intuitivement, cela n’allait pas tarder, socialement, cela allait faire mal. À l’époque, je n’avais pas osé écrire que si un modèle donnait une tendance, il n’intégrait pas la capacité à la violence de notre espèce.

J’étais donc à mon bureau avec mon archaïque clavier filaire. J’avais eu l’idée d’imaginer un futur qui n’allait pas tarder et de comparer, à l’aide de bonnes vieilles STD, la résilience de deux bâtiments. Que je vous explique !

Ma définition était simple : un bâtiment résilient est un bâtiment à même de renoncer à des services énergétiques sans générer d’inconfort insupportable. Prenons donc deux bâtiments et regardons ce qu’il se passe si, en plus des tarifs conséquents que nous connaissons déjà, ces derniers subissent des modulations horaires et que les coupures deviennent une réalité de tous les jours.

Est-ce que cela vous intéresse que je vous raconte ? Oui ?! Non parce que c’est du boulot quand même, vous savez…

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2 réflexions sur “Résilier ou périr

  1. Olivier, je te pose la question vraiment : n’aurai-tu pas un aïeul nommé Jules ?…
    Vas-y, écris nous ta « vingt mille lieues sous notre misère » ! Tu le peux !
    Si ça pouvait réveiller quelques consciences de plus …

    Continue !

    1. Oh merci Jean-Marie, ton compliment me touche au coeur ! (⌒o⌒)
      J’avoue un goût certain pour l’écriture, un jour peut-être que j’irai plus loin qui sait ! J’ai pas mal hésité à écrire le dernier billet, l’effondrement je ne crois pas que ce soit bien vendeur. Mais j’ai encore plus hésité à écrire celui-là parce que mêler mon goût pour la fiction et celui pour la science me semblait trop culotté ^_^
      Merci encore de tes encouragements !

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