Pendant ce temps-là en Allemagne…

Pendant ce temps-là en Allemagne…

Alors qu’elle peine à se définir en France et qu’elle manque, un tant soit peu, d’audace, la transition énergétique a démarré en Allemagne depuis au moins 3 ans. Sans doute même que Energiewende risque fort de devenir le terme consacré au-delà des territoires germanophones. On en reparle dans 10 ans 😉

Je ne crois pas que le choix allemand soit parfait, d’ailleurs s’il y avait un choix idéal, cela aurait fini par se savoir. Cependant, j’y trouve un courage et une vision d’ensemble qui sont loin de me déplaire.

Je ne vais pas dépeindre ici l’ensemble des choix de notre voisin d’Outre-Rhin, je n’en ai d’ailleurs pas une connaissance suffisamment fine. Mais je voudrais reprendre quelques clichés que nous, coqs gaulois, avons sur cette entreprise somme toute originale puisque peu se sont encore risqués sur cette voie.

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On ne peut passer outre que la transition énergétique allemande ne se fixe pas simplement d’abaisser ses émissions de Gaz à Effet de Serre mais qu’elle décline un ensemble de cibles dans l’idée de démontrer qu’une économie prospère peut se maintenir en abandonnant le nucléaire et les énergies fossiles et en adoptant les énergies renouvelables comme source majoritaire d’énergie. Je crois qu’il était important de préciser cela, sans quoi, on m’aurait immédiatement clamé que le nucléaire ne produit pas de CO2. Merci d’éviter cet écueil dans les commentaires feedb myopera smiley

Ah, le nucléaire, à peine commence-ton à parler d’énergie qu’on nous rebat les oreilles avec cette façon charmante de faire bouillir de l’eau !

GET_en_6A5_broad_support_for_renewables_2013Il y a un certain consensus en Allemagne, elle rejette l’énergie nucléaire parce qu’elle la trouve trop risquée, trop coûteuse et que la question des déchets ne trouve pas de réponse satisfaisante. En outre, l’énergie nucléaire n’a pas le potentiel pour jouer un rôle majeur dans l’approvisionnement énergétique du monde.

Nul doute que je vais m’attirer les foudres des partisans du nucléaire alors permettez-moi de détailler les arguments de nos voisins, vous vous ferez une opinion ensuite :

  • Beaucoup de réacteurs mais peu de réduction des gaz à effet de serre
    De nombreuses institutions publiques (dont l’International Atomic Energy Agency) s’accorde à dire que les 400 réacteurs actuellement en fonctionnement sont insuffisants et qu’il faudrait près de 2 000 nouveaux réacteurs pour avoir un impact sur le réchauffement climatique. Ainsi, en remplaçant toutes les centrales au charbon par ces nouveaux réacteurs, on obtiendrait une réduction mondiale des émissions de GES de 20 %. Pas tout à fait un changement de paradigme, n’est-il pas ?

    Et si le monde abandonnait les centrales nucléaires pour des centrales à gaz ?
    Pour produire les 2 600 TWh nets fournit annuellement par les centrales à fission mondiales, il faudrait consommer 4 300 TWh de gaz dans des Centrales électriques à Cycle Combiné Gaz (CCCG) (rendement de 60%), ce qui entrainerait une augmentation des émission de gaz à effet de serre de (0,427 – 0,006) x 4 300 = 1 810 Mt éq. CO2. Les émissions mondiales se situant autour de 50 Gt/an éq. CO2, cela représenterait une augmentation de 3,6 %.
  • Beaucoup d’argent
    À l’exemple de l’EPR de Flamanville, le coût de la construction d’un réacteur est très couteux. Beaucoup plus couteux que des mesures d’efficience énergétique qui ont l’avantage de diminuer aussi plus rapidement les émissions de CO2.
  • Beaucoup de temps
    Là aussi, on peut se fier à l’exemple de Flamanville, construire un réacteur prend du temps. Construire 2 000 réacteurs prendra sans nul doute plus de temps que ce que le changement climatique nous en laissera.
  • Beaucoup de paris sur des technologies qui n’ont pas fait leurs preuves
    On entend dire que de nouveaux réacteurs existent sur les bureaux des ingénieurs, qu’ils seront plus efficaces et plus sûrs. Mais aucun de ces créations de l’esprit n’a démontré son potentiel in real life, alors peut-on parier notre survie sur un cheval qui n’a jamais couru ?
  • Beaucoup de déchets
    Aucune solution d’enfouissage ou de traitement n’a démontré une efficacité suffisante pour ne pas craindre de laisser un lourd fardeau aux générations futures. On évoque l’usage des déchets comme nouveau combustible mais ce n’est pas sans danger, en particulier de risques de prolifération militaire.
  • Beaucoup d’insécurité
    Fukushima a marqué les Allemands qui pensent maintenant que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Ils craignent également que la multiplication des réacteurs n’amène une menace militaire insoutenable sur la paix dans le monde.
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  • Beaucoup de carbone gris
    Si produire de la vapeur à l’aide d’un réacteur nucléaire ne produit pas de gaz à effet de serre, la chaîne globale de production en elle-même a un bilan moins flatteur (mines, enrichissement, stockage des déchets mais aussi construction et exploitation des centrales) et émet bien plus que le solaire ou l’éolien.
  • Beaucoup de susceptibilité au climat
    Les centrales nucléaires sont sensibles au climat (température et niveau des eaux, tempêtes, catastrophes naturelles) et souffriront du changement climatique bien plus que les solutions renouvelables plus résilientes.

Voilà donc posés les arguments d’Energiewende à l’encontre du nucléaire. Mais il est intéressant de constater que nos voisins pensent aussi que si le nucléaire en lui-même a des défauts éliminatoires, il est également un handicap pour passer à une société plus sobre basée sur le renouvelable.

Cela n’échappe à personne, surtout pas au contradicteur de la transition, les énergies renouvelables sont intermittentes. Ces derniers argumentent donc qu’il faut une production de base pour assurer la production minimale. Energiewende conteste cette conclusion. C’est justement parce que les énergies renouvelables produisent de façon intermittente qu’on ne peut pas s’appuyer sur le nucléaire !

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Dans une société basée sur les énergies renouvelables, cette intermittence amènerait à allumer puis éteindre les centrales nucléaires, ce qui n’est pas, tout au moins, rentable. Parallèlement, les tarifs actuels de l’électricité (très majoritairement d’origne nucléaire en France) maintiennent le statu quo et n’incitent pas à la mise en place de nouvelles installations renouvelables ni même de production conventionnelle, d’ailleurs. Nucléaire et énergies renouvelables, une union impossible ?!

C’est bien beau de trouver tant de défauts au nucléaire si c’est pour importer l’énergie de son « voisin atomique », me direz-vous ! Sauf que ce n’est pas exactement comme cela que cela se passe, depuis 2011, l’Allemagne ne cesse d’exporter de plus en plus de TWh.

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Comment est-ce possible ?

Souvenez-vous que les centrales nucléaires sont utilisées de façon assez monotone. En fait,elles fonctionnent à plein régime aussi souvent qu’elles le peuvent. Quand l’Allemagne a besoin d’électricité, nos centrales atomiques ne peuvent rien, elles fournissent déjà aux Français tout ce qu’elles ont, nos pics de demande étant concomitants.

Au final, l’Allemagne exporte quand la demande est forte (prix haut) et importe lorsque la demande est faible (prix bas). Un bel avantage économique.

Figure-2003to20132Si ce n’est notre nucléaire qui bouche le trou, c’est donc que le charbon a pris le relai Outre-Rhin, pour sûr.

Ce n’est pas si sûr, Energiewende reconnaît qu’à l’image du reste de l’Europe, il y a eu plus de projets mis en route en 2005/2007 (bas coût du marché du carbone, craintes de normes plus dures à venir) mais rien depuis 2011.

La baisse de la demande et l’augmentation de la production renouvelable semble avoir fortement contraint l’usage du charbon et du lignite. L’orientation programmée planche toujours sur plus de renouvelables soutenus par une production très flexible au gaz naturel.

Cet article n’est pas un dithyrambe à l’honneur de l’aigle germanique. Je me serais astreint, sinon, à au moins plus d’exhaustivité si ce n’est d’emphase. jester myopera smiley

Non, c’est plutôt un avertissement, oh rien de bien autoritaire !, mais juste le signalement de ce que d’autres osent, assez témérairement. Le pari allemand n’est sans doute pas gagné d’avance, les chiffres actuels pourraient se renverser, mais craignons qu’ils se maintiennent.

Parce que dans ce cas, nous risquons de souffrir de notre retard aussi bien dans les énergies renouvelables que dans le démantèlement du nucléaire. Comme pour l’automobile allemande, voilà que nous viendrions à importer dans des domaines où jadis nous fûmes leader. Des domaines dans lesquels on imagine mal, demain, ne pas être présents, même sans adopter le plan de transition allemand.

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