Nucléaire et P2P

Lorsqu’il y a 4 ans, mon – maintenant – ami S.T. a publié sa thèse sur les bâtiments à énergie positive, je me suis empressé de le féliciter mais aussi de l’interroger.

En effet, son parcours est étonnant puisqu’il a commencé sa formation initiale en physique nucléaire qu’il a peu à peu abandonnée au fur et à mesure qu’il a gagné en expertise. Au lendemain de publier sa thèse, que pouvait-il donc penser de cette énergie surpuissante et sujette à controverse ?

Sa réponse, brève et sereine, sans passion ni militantisme, m’a marqué : « C’est une solution obsolète ».

Je n’irai pas plus avant sur son argumentation, ce n’est pas à moi de le faire.

En revanche, je voudrais revenir sur cette notion de désuétude à la lumière d’autres évènements.Pour commencer, je voudrai faire un peu d’histoire, souvenir d’une vieille passion pas tout à fait éteinte.

Oh, je ne vais pas remonter bien loin dans les quelques 200 000 ans de l’histoire de l’homme moderne, le si savant, le si faisant. Remontons dans les années 1780, là débute la première révolution industrielle mère de toutes les révolutions socio-technologiques actuelles.

Je ne suis pas historien et mes réflexions pourraient ne pas être consensuelles, mais soit, mon jugement de principe est le suivant : en Europe, à la fin du XIIXème siècle, des progrès initient des bouleversements démographiques qui se traduisent par une baisse de la mortalité qui n’est pas immédiatement suivie par une hausse de la natalité nécessaire pour fournir la force de travail.

Il naît alors le besoin fondamental de diminuer la charge de travail affecté à chaque actif ce qui équivaut à démultiplier sa productivité pour qu’un même actif puisse produire plus sans dépenser plus d’énergie métabolique. Ainsi, la société pourra assurer la survie de ses membres devenus plus nombreux.

Le charbon, ce « bois de terre », connu mais abhorré de tous jusqu’alors, gagne en réputation de part sa richesse énergétique. Permettez que je fasse court : on découvre alors la puissance de la vapeur (les machines), qui n’est finalement que celle du charbon.

Dans les années 1825, la révolution industrielle est au plus haut, et alors qu’elle s’essouffle, les réseaux de transport permettent de relancer la machine et de diffuser les ressources à grande échelle, au prix d’un appétit d’acier immodéré.

En 1873, le krach de Vienne plonge le monde dans une grande dépression jusqu’à la deuxième révolution industrielle, qui s’appuyant sur le pétrole et l’électricité, amènera l’urbanisme qui imprègne encore nos grandes villes européennes.

Aujourd’hui encore, nous vivons dans cette période même si entre-temps, nous avons connu d’autres cycles de prospérité-dépression dont le dernier s’est caractérisé par la naissance de l’individualité et la mobilité associée (à la fois cause et conséquence).

Tout cela peut paraître bien loin de l’énergie nucléaire. J’y viens tout doucement, patience 😦

Aujourd’hui, maintenant que chacun d’entre nous dispose de ressources énergétiques partout et à profusion (comme si nous nous promenions sans cesse avec une horde d’esclaves), se pose – de façon brulante – la question de la finitude de notre monde.

C’est un peu comme établir un camp : d’abord, on cherche le lieu idéal, celui qui est proche d’un ruisseau mais pas trop, où la terre est riche, où il y a peu de danger. Ensuite, on établit la logistique de fonctionnement : comment se rendre au ruisseau, avec quel seau, où cultiver ? Enfin, on construit la stratégie de survie à long terme : quels oiseaux chasser, lesquels protéger, faut-il apprivoiser des chiens, des chats ? Où jeter nos déchets ?

Nous voilà inscrit dans ce cycle : celui du temps de la sécurité et donc de la résolution des problèmes environnementaux.

Il semble que nous ayons débuté une mutation, que le temps est notre dernier ennemi : la mue sera-t-elle finie avant que le serpentaire ne plonge ?

Cette mutation est tellement grouillante de nouveauté qu’il n’est pas sûr que nous la voyions, comme d’ailleurs il n’est pas certain qu’elle ait bien lieu.

Mais si elle existe bien, si elle est bien une voie d’adaptation et non un effondrement en cours, elle revêt alors sans nul doute les vêtements de nouveaux réseaux, ceux de communication. Elle s’appuie sur des ressources plus virtuelles que jamais, des données immatérielles, des banques d’informations « dans les nuages ». Elle s’exprime ni dans la vapeur ni dans l’acier, pas même dans électronique, mais dans le multimédia, les systèmes d’informations.

En fait, si l’optimisme nous prend, on peut penser que la troisième révolution industrielle, celles des techniques de l’information et de l’écologie est en cours, et qu’elle se caractérise donc par les réseaux immatériels, à l’exemple du P2P inventé par des scientifiques pour les scientifiques mais qui n’a pas tardé à inonder le monde au point que certains craignent la noyade.

De part son caractère centralisé, on voit bien que l’énergie nucléaire ne s’inscrit pas dans ce réseau moderne. Alors que les énergies renouvelables souscrivent sans peine à ce modèle de smartgrid.

Auparavant, les laboratoires faisaient tourner d’énormes machines pour effectuer des calculs complexes. Aujourd’hui, tous usent de calculs distribués, et en appellent à un grand nombre de petites machines pour réaliser de non moins délicats calculs.

Le goût de la Génération Y pour les réseaux sociaux, pour le partage, pour l’influence plutôt que le pouvoir, est peut-être le carillon joyeux qui annonce la troisième révolution industrielle. Ou pas…

Quand le radeau devient fragile, on cesse de concentrer les occupants en un seul point au risque de chavirer dans la mer agitée où attendent les requins. Au contraire, on cherche à stabiliser l’embarcation en se faisant les plus légers possible et en se dispersant sur toute la surface. Sans oublier de parler, de signaler ce qui va et ne va pas dans notre gestion de la tempête.

Ce que la planète peut accepter de nous, c’est peut-être ça : une société légère, agile et communicante.

Publicités

Le mythe du retour sur investissement

Voilà maintenant plusieurs années que je travaille sur la notion de coût global. En réalité, j’ai même quelques surprises à sortir de mes cartons très bientôt, mais passons.

D’abord, premier point, qu’est-ce que le coût global ? Je pourrais prendre le temps de recopier la définition de Wikipédia ou d’une publication plus savante mais, fi de copier-coller, grand mal de notre décennie, je vais m’y atteler comme un grand.

En réalité, le concept est fort simple, un bâtiment est un objet « vivant », au sens qu’il a une durée de vie supérieure au simple temps de construction, au temps de l’investissement initial. Quand vous achetez une maison, ce n’est pas pour la voir s’effondrer immédiatement, au pire vous attendez 10 ans knockout myopera smiley

Quoiqu’on en dise, quoiqu’on initie, actuellement, les réflexions sur les coûts se font majoritairement à court voire très court terme.

On ne se soucie guère de ce qui fait la spécificité des analyses en coût global : prendre en compte tous les couts postérieurs – d’exploitation par ex. – à l’investissement initial.

Mais que mettre dans ces coûts post-contruction. Et bien, le plus évident et le plus critique, ce sont les coûts liés aux différentes consommations et au maintien en état du bâtiment. Dans un second temps, on peut aller bien au-delà : prendre en compte l’amélioration ou la dégradation de la santé des occupants et de leurs voisins, prendre en compte les externalités environnementales ou l’impact sur la mobilité voire sur le bonheur spock myopera smiley

Restons simple et ne nous avançons pas au-delà de mes compétences de physicien !

Quel est l’intérêt de se soucier de coût global ? Les bâtiments se ressemblant tous, va-t-on tirer quelque leçon à une telle analyse qui peut s’avérer complexe ?

Je ne vous ai pas amené jusqu’ici pour vous répondre « non », vous vous en doutez. Mais, je ne vais pas non plus vous répondre simplement « oui » parce qu’il y a nombre de subtilités1.

La première chose à savoir, c’est que l’investissement initial (pour la construction du bâtiment) ne représente qu’une part minoritaire dans le cout global d’un bâtiment. Sur les décennies de vie d’un bâtiment, le coût initial est vite noyé par les couts différés.

Ci-contre, je vous présente un exemple sur, simplement, 20 ans de vie d’un bâtiment, à peine le temps de voir grandir les enfants des premiers propriétaires. Deux courbes de cumuls des coûts se superposent : la première concerne une maison RT2005 (en orange) et la seconde une maison disons passive (en vert), les deux supposent une augmentation annuelle du tarif du kWh de 2%.

Dans un premier temps, intéressons-nous à la maison RT2005.

Alors que le coût des travaux est de 100 000€, la seule prise en compte des factures de chauffage et d’eau chaude sanitaire (noté charges énergétiques), ainsi que d’une maintenance minimale (noté maintenance/entretien), amène le coût global au bout de 20 ans à plus de 155 000€ actualisés2. L’investissement initial ne représente déjà plus qu’environ 60% du coût global. Au bout de 90 ans (comment ça, on ne fait plus de bâtiment aussi durable ?), ce coût représente à peine 30% du coût global.

Sans avoir évoqué ni démontage/destruction, ni coût de financement, ni l’eau, ni l’électricité spécifique, ni d’éventuels coûts autres (administratifs, déchets, etc.), on se rend compte que l’investissement initial ne constitue pas grand chose par rapport au coût global du bâti si l’on procède à une analyse sur une période égale ou proche du cycle de vie.

C’est la première grande leçon des analyses en coût global : l’investissement initial est peanuts en comparaison aux autres coûts différés !

Maintenant, reprenons l’exemple de la maison passive.

D’abord, elle coûte un peu plus cher (j’ai supposé 10% de surcoût) et nécessite un peu plus de maintenance mais elle consomme beaucoup moins d’énergie. Au final, au bout de 20 ans, elle revient près de 25 000€ actualisés moins cher que la maison RT2005 (mêmes paramètres pris en compte). Du fait des faibles charges énergétiques, l’investissement initial prend une plus grande importance : 84% du coût global au bout de 20 ans et encore 51% au bout de 90 ans.

Donc, évidemment, plus je construis basse-énergie et plus mon investissement prend de l’importance sur le coût global du bâti. Je n’y reviendrai pas mais c’est d’ailleurs ce qui nous amène à préférer le passif au positif : le passif est le type de construction qui offre le meilleur compromis économique si tenté qu’on s’intéresse a minima au coût global.

J’imagine que, s’il y a une chose qui ne vous a pas échappé, c’est le fait que les deux courbes de coûts cumulés se croisent ! En effet, en 2017, le coût global de la maison passive – pourtant plus coûteuse à la construction – passe en-dessous du coût global de la maison RT2005. Le sur-investissement consenti est donc gagnant au bout de 6 ans, c’est miraculeux (vive les modèles simples !).

Conclusion : il faut construire des bâtiments passifs plutôt que des bâtiments RT2005.

Allez hop, y’a plus rien à voir, rentrez chez vous, braves gens ! knight myopera smiley bye myopera smiley

Bon, ok, poursuivons un peu avec un autre exemple : imaginez un même bâtiment pour lequel on hésite entre une option passive et une option BBC2005. En clair, le maître d’ouvrage se demande s’il pousse son effort jusqu’au passif ou s’il s’arrête au BBC2005 (ou RT2012, ce n’est pas loin d’être kif-kif bourricot).

Ben vi, à quoi bon forcer si c’est plus rentable de minimiser l’effort ? la question n’est pas idiote mais installe, de facto, le temps de retour sur investissement comme critère de décision.

Je vais vous demander un peu de concentration. zzz myopera smiley

Mes deux bâtiments sont performants, bien plus que s’ils avaient adoptés la RT2005. Ils ne différent que sur deux points : la version passive consomme moins de chauffage mais elle coûte un tout petit peu plus cher à construire.

Plus cher, oui mais de combien ? 2%.

Plus économe, oui mais de combien ? 40%.

À nouveau, nous allons effectuer un calcul de coût global mais bien plus simple : on ne considérera pas d’augmentation du tarif de l’énergie ni d’actualisation, ni même d’autres postes de dépenses que l’investissement initial (coût de construction) et la facture de chauffage (bois-énergie). Si bien, qu’en réalité, nous allons calculer un temps de retour sur investissement on ne peut plus classique (celui que vous verrez dans 90% de la littérature grand public ou professionnelle)

Même si ce calcul est rarement rapproché du coût global, cela en est bien un, quoiqu’extrêmement grossier. Comme tout à l’heure donc, j’adopte la représentation graphique constituée de courbes cumulées :

Intéressons-nous au graphique de gauche, c’est celui-là qui correspond au calcul effectué couramment. Et que montre-t-il ?

Et bien tout simplement, que le sur-investissement de 2% ne sera pas récupéré avant un demi-siècle, malgré la division par presque deux de la facture de chauffage. Mon dieu, mais pourquoi donc s’embêter à faire du passif alors ? Optons pour le BBC ! Je ne l’ai pas représenté ici, mais nul doute que bien m’en prend de faire ce choix puisque le BBC offre un temps de retour de seulement 15 ans par rapport à la RT2005.

En divisant mon surcoût par l’économie de chauffage, j’ai obtenu des années nécessaires pour rattraper le surcoût et ai pris ma décision en votant pour l’amortissement le plus court.

Conclusion : le BBC est plus rentable que le passif !

Cependant, on peut s’interroger. À mauvais outil, mauvais ouvrage ?!

Si, comme dans le graphique de droite, je suppose que le coût de l’énergie explose alors les conclusions diffèrent et le passif devient bien plus rentable puisqu’en dix ans, le sur-investissement est amorti. Mais, également, regardez bien au bout de la courbe, l’écart entre les deux solutions s’est creusé si bien que le passif permet un enrichissement plus conséquent à la fin de la période d’étude.

Si on calcule le temps de retour du BBC par rapport à la RT2005, alors on chute ici à 3 ans, guère plus qu’un engagement de téléphonie mobile drunk myopera smiley

Si le prix de l’énergie reste stable, le BBC est rentable rapidement. Si l’énergie augmente, le passif devient fort rentable mais surtout plus « enrichissant » que le BBC : vous conservez du « pouvoir d’achat » pour faire autre chose. Si l’énergie augmente, le BBC devient super-rentable mais moins économe de pouvoir d’achat.

En réalité, l’outil temps de retour sur investissement est surtout un outil utilisé à tort et à travers.

En effet, les meilleurs temps de retour s’obtiennent avec les bâtiments les plus consommateurs ! Moins un bâtiment consomme, moins il affichera un bon temps de retour sur investissement.

Illustrons cela avec l’exemple du label HPE Rénovation.Ce dernier, plutôt que d’amener les logements dans des critères de performance compatibles avec le Facteur 4 (c’est-à-dire en classe A de DPE) préfère les amener en dessous de 150 kWhEP/m²/an, espérant susciter des rénovations en nombre, je présume.

Supposons une maison de 100 m² avec une consommation de 350 kWhEP/m²/an (catégorie F). Imaginons que deux options s’offre à nous :

  • amener le bâtiment à une consommation de 50 kWh/m²/an grâce à des travaux à 300€/m²,
  • ne l’amener qu’à 150 kWh/m²/an mais à 100€/m².

À 10c€/kWh, la première rénovation permettrait une économie de 3 000€ pour un coût de 30 000€ soit un temps de retour de 10 ans. Le second obtiendrait, lui, 2 000€ d’économies pour un coût de 10 000€ soit un temps de retour de 5 ans, moitié moins !

Sauf que c’est 100 kWh/an supplémentaires qui devront être pris dans les ressources, soit plus de 30 tonnes de pétrole qui devront être pompées d’ici 2050 pour cette seule maison (sans compter les externalités consécutives) et près de 120 tonnes de CO2 relargués dans l’atmosphère.

En supposant que l’on fasse de même pour les plus de 3 millions de logements de ce type à rénover en France et nous voilà avec 30 Mtep absorbés (20% de la consommation française actuelle d’énergie finale) et 120 Mt CO2 émises (à peine moins que ce que tous les véhicules domestiques français émettent aujourd’hui).

Évidemment, si le temps qui nous était imparti était long, si les rénovations s’enchainaient, on pourrait penser que l’étape HPE rénovation serait juste une marche de plus avant d’atteindre le palier de l’efficacité compatible avec le facteur 4. Mais nous avons moins de 40 ans dans le sablier, et malheureusement, rénover à demi-mesure, c’est aussi risquer de ne plus être à même de programmer une rénovation efficiente (plus de budget, trop de travaux, trop de démolitions de ce qui a déjà été mal rénové, etc.) ! Remettre à plus tard, c’est remettre à trop tard.

Le critère du temps de retour sur investissement est comme le PIB : c’est un indicateur très intéressant mais un peu dépassé pour l’époque que nous vivons, on ne peut se contenter de ce seul critère économique grossier pour juger de la pertinence de nos investissements. Sinon, dans moins de 40 ans, on se demandera bien comment on pouvait penser qu’économiser 2% sur l’investissement initial pouvait justifier qu’on renonce à exploiter un bâtiment bien avant sa fin de vie. De la même façon qu’aujourd’hui, on se demande s’il ne vaut pas mieux acheter une paire de basket un peu plus chère si elle dure quatre fois plus longtemps.


1 Ce billet se veut pédagogique et ne rentre pas dans tous les détails de la notion de coût global 😉

2 L’actualisation est un procédé qui permet de comparer la monnaie quelle que soit l’époque, cela revient à compter avec une même valeur de référence, par ex. la baguette de pain qui vaut actuellement pas loin d’un euro. Ainsi on peut prendre l’image que la maison RT2005 a coûté 100 milliers de baguettes en 2011 et qu’en 2021, elle me reviendra à 155 milliers de baguette quoique soit devenu l’euro. Cette notion donne donc une « valeur au temps », lui attribuer une grandeur élevée comme on le fait couramment aujourd’hui, c’est, de facto, poser le jugement de principe que les générations futures sont moins importantes que les actuelles. Et dès lors, de conclure sur l’inutilité de l’investissement… Ce seul indicateur est donc capable de démonter toute argumentation.

L’effet rebond ou comment épuiser notre gisement d’économies d’énergie et rendre le Facteur4 inatteignable

Vous l’ignorez peut-être mais 2012 signe l’arrivée d’une nouvelle Réglementation Thermique dite RT2012. Je ne m’étendrez pas ici sur son contenu, je l’ai déjà fait par ailleurs, mais elle va me permettre d’illustrer la démonstration que je souhaite vous faire.

Je mentionnerai également un autre acteur, symbolique de notre époque, et j’ai pensé à Free Mobile. Ne me tenez pas rigueur de profiter du buzz que cet opérateur a su soulever en ce début d’année, qui sait, cela peut amener quelques curieux sur cette page :jester:

free mobile

Revenons à nous moutons thermiques. Si l’on consulte le graphique précédent, il est clair que la RT2012 entend abaisser la facture énergétique moyenne de chaque bâtiment de quelque chose comme 100 kWh/m²/an. Si l’on regarde dans le rétroviseur, on peut dire que c’est une ambition courageuse.

Mais qu’est-ce que ces 100 kWh/m²/an. Vous aurez compris, avant moi peut-être, qu’il s’agit d’une valeur de consommation annuelle. Vous aurez également compris que c’est une valeur relative plutôt qu’absolue puisqu’elle est ramenée à des mètres carrés.

Soit dit en passant, ces m² ont changé de définition entre 2005 et 2012. Je ne m’étendrai pas sur le sujet (sauf si vous me le demandiez 🙂 ) mais la nouvelle définition considère une plus grande étendue si bien que l’économie réalisée sera plutôt de 90 kWh/m²/an que de 100 entre la RT2005 et la RT2012.

Permettez-moi de souligner, dès lors, ce qui en physique est une évidence : les chiffres n’ont aucune valeur sans unité ! D’ailleurs, ils n’ont aucune valeur sans marge d’erreur mais bon là, on est sur une réglementation, sans doute que les physiciens ne sont pas les bienvenus.zip myopera smiley

ÉNERGIE PRIMAIRE : énergie contenue dans les ressources énergétiques telles qu’on les trouve à l’état brut dans la nature (pétrole, gaz, charbon, uranium, vent, soleil, biomasse, etc.). En 2010, la consommation totale d’énergie primaire en France, toutes formes et tous usages confondus, a été de 2 996 térawattheures. Les pertes dans le système énergétique se sont élevées à 36.4% de l’énergie primaire consommée.

Définition issue du Manifeste Négawatt

Donc la RT2012 entend faire économiser de l’ordre de 90 kWh/m²/an, kWh exprimés en énergie primaire. Ah ben vi mais c’est quoi l’énergie primaire ? Ah… Voilà encore quelque chose de complexe à expliquer. Toujours pas pour des raisons physiques mais là encore pour des points de vue réglementaire.

D’un point de vue physique, l’énergie primaire est l’énergie contenu dans les ressources naturelles exploitées, alors que l’énergie finale est l’énergie consommée par l’utilisateur final, c’est-à-dire celle qui apparait sur la facture du client. Par une image inverse, l’énergie primaire est donc celle qui apparaît dans la facture fournisseur de l’énergéticien dont vous êtes les clients.

La subtilité est que la réglementation considère que l’électricité existe à l’état primaire. Il y a des mines d’électricité (à ciel ouvert ? ) à partir desquelles on est à même de fournir à l’utilisateur une énergie finale avec un rendement de 38,7%, comme une centrale électrique au fioul donc.

Économiser 90 kWhEP/m²/an, c’est donc, selon la norme adoptée, faire économiser au client final :

  • 90 kWh/m²/an d’énergie fossile (pétrole, gaz, etc.) ou de bois énergie
  • environ 35 kWh/m²/an d’énergie électrique.

On peut donc en conclure qu’il est plus efficace d’atteindre l’objectif en économisant sur l’électricité. En réalité, comme il n’existe pas de mines d’électricité, le rendement est encore plus mauvais que ce qui a été choisi (de l’ordre de 15 à 27% tout de même) si bien que c’est plutôt moins de 30 kWh/m²/an que 35 kWh/m²/an qui sont à économiser.

Mais il y a un souci majeur. La réglementation ne considère que 5 usages de l’énergie : le chauffage, l’eau chaude sanitaire, l’éclairage et les auxiliaires (de ventilation et de chauffage).

Or, plus un bâtiment entre dans les standards de la basse consommation et plus l’essentiel de sa consommation se dirige vers de l’électricité spécifique : les appareils électroménagers, poste non pris en compte dans la RT2012, représentent alors plus de 30% de la consommation en énergie primaire.

Imaginons, donc, que mon bâtiment prévu avec une consommation en énergie primaire de 150 kWh/m²/an arrive, grâce à la RT2012 à une valeur de 150 – 90 = 60 kWh/m²/an (où les m² sont ceux de la RT2005, pas de la RT2012), toujours en énergie primaire. Du fait de l’électroménager (utilisé avec la même intensité), la réduction n’est pas de 60% mais de seulement 54%, c’est un détail mais c’est suffisamment remarquable pour être signalé.

Mais pour l’instant nous n’avons évoqué aucun des effets rebonds possibles.

Mais c’est quoi un effet rebond ?

Oh, c’est fort simple, c’est un phénomène, en lien avec un gain théorique, qui réduit très fortement l’économie d’énergie prévue. Passons à deux exemples, appliqués au bâtiment, mais qui se rencontrent sous d’autres formes dans nombre de domaines.

Le premier effet rebond est dit direct : ma facture globale diminuant, je me dis que plus de confort serait intéressant et, au lieu de chauffer à 19°C (consigne conventionnelle des calculs réglementaires), je m’octroie 4°C de plus (je vous assure que ce n’est pas si rare :bomb:).

L’impact est immédiat, j’augmente ma facture de 64% (16% par degré supplémentaire pour ce bâtiment super-isolé) mais je ne m’en plains pas parce que ma facture de chauffage reste inférieure de 50% à celle de mon ancienne maison RT2005 (contre 70% attendu).

En revanche, en énergie primaire, alors que la RT2012 annonce 60% – je me répète – d’économies par rapport à la RT2005, si je prends en compte ce premier effet rebond ainsi que la consommation des appareils électroménager, alors je n’ai économisé que 40% de ressources énergétiques.

Voilà déjà que la ristourne des soldes 2012 est réduite de 20 points, c’est à se demander si on va acheter worried myopera smiley

Le deuxième effet rebond est indirect : puisque, malgré l’augmentation de la consigne de chauffage, mes nouvelles charges restent fort inférieures à celles de mon ancienne maison, et bien, il me reste de l’argent dans ma caisse.

Je pourrais l’épargner, l’époque nous y invite, mais en général, ce n’est pas ce qui se fait, nous reportons ces économies sur d’autres postes de consommation. C’est d’ailleurs une des raisons qui font que les banquiers ont longtemps refusé de financer la basse-consommation : « Les consommateurs ne vont pas augmenter leur solvabilité, ils vont dépenser toutes leurs économies ailleurs ! »

Si on regarde les dépenses des français, on se rend compte qu’effectivement, la majorité des économies est reportée dans l’achat de matériel en lien avec les télécommunications ou l’informatique.

Ainsi, quand les concurrents de Free Mobile, ont annoncé un manque à gagner de l’état de 7 milliards d’euros, la communauté des freenautes est venu à la rescousse de son opérateur adoré en rétorquant que cela allait surtout « rendre 7 milliards d’euros au pouvoir d’achat des français« .

La démonstration est faite (comment ça, c’est un peu rapide confused myopera smiley), les économies réalisées vont être reportées (d’où le terme d’effet rebond indirect) sur d’autres postes. Et très certainement sur d’autres postes énergétiques à l’intérieur de la maison puisque comme je vous l’ai dit ce sont les technologies de l’information et de la communication qui ont nos faveurs.

On pourrait également évoquer des consommations énergétiques extérieures à la maison qui vont également augmenter, et que l’on pourrait virtuellement attribuer à chaque m² de construction. Par exemple, l’augmentation de l’utilisation des téléphones mobiles nécessitera plus d’énergie pour faire fonctionner le réseau.

À l’image de Free Mobile qui avait promis une réduction par 4 du prix des forfaits, j’ai supposé, pour ma part, une augmentation d’un facteur 4 de ma facture électrique liée aux usages spécifiques (Irréaliste ? Pas certain.)

Cette surconsommation, couplée au premier effet rebond, suffit à tuer le gisement des économies d’énergies promis par la RT2012. Des 60% attendus, il ne reste guère plus que 13% réalisées.

Qu’on ne s’y trompe pas, mon présent billet n’est pas à charge contre la RT2012, même s’il met, sans doute, en relief la lacune de ne pas comptabiliser l’électroménager 1.

Non, le propos est de montrer que le moindre gain peut être perdue par la seule utilisation, directe ou indirecte, qui en ait faite. Rien d’étonnant à cela, c’est bien une caractéristique essentielle de la vie que de s’adapter aux nouvelles conditions (tant qu’on le peut) pour s’assurer un plus grand confort.

Cet effet pervers, qu’on le retrouve dans tous les domaines où des économies sont réalisées, peut avoir, par effet domino, des effets délétères, cela se comprend bien. L’objectif, dans le résidentiel et le tertiaire, est de migrer l’ensemble de notre bâti vers des valeurs de consommation compatibles avec le facteur 4.

Parce que nous émettons deux fois plus d’émissions carbonés qu’il n’est acceptable et que la tendance est encore au doublement de notre impact, il nous faut diviser par 4 cette empreinte afin d’assurer un avenir acceptable à notre espèce et ce en tout lieu de la planète.

Afin de réaliser cet objectif, des directives européennes visent à accélérer mouvement. Cela passe en France par la RT2012. Si une réduction de 60% sur les 38 ans qui nous séparent de 2050 donne bonne espoir, l’éventualité que cette réduction soit assassinée par les effets rebonds est préoccupante. Le secteur de la mobilité est lui aussi touchée par ces effets pervers, ce qui n’a rien pour nous rassurer.

Alors quoi ?! Faut-il être fataliste devant tant d’issues potentiellement fatales ?

Bien sûr que non ! A-t-on déjà vu une araignée cessait de tisser sa toile au motif que le vent et les intrus ruinent tous ces efforts ?

À mes yeux, nous souffrons de n’avoir toujours pas compris que la révolution à attendre est culturelle plutôt que technologique. Tant que nous nous userons à frotter nos bâtons pour allumer le feu, nous ne verrons pas le briquet posé près de l’âtre.

Bien sûr, il faut des réglementations pour comparer, mesurer. Mais, ô grand jamais, il ne faut en faire un cadre présomptueux et rigide au risque d’éteindre la créativité. Tout outil est imparfait et quand le plâtrier lâche sa truelle pour le caillou, c’est qu’il a une bonne raison, et il ne vous viendrait pas à l’idée de lui imposer à nouveau la truelle abandonnée.

Il faut donc user de plasticité culturelle pour que les entreprises du bâtiment apprenne à construire aux normes de 2050, faire vivre et s’approprier des bâtiments à des occupants qui pensent encore qu’on ne peut ouvrir les fenêtres d’une maison passive. Une grande (ré-)appropriation, voilà qui est plus nécessaire à tous que de plancher sur les nouvelles exigences que l’on imposera demain et qui ne rencontreront aucune réalité de terrain s’il n’y a aucun habitant pour habiter les monstres administratifs.

Si l’on se contente d’exiger sans former alors le facteur 4 s’éloignera aussi vite que les degrés moyens de notre planète s’élèveront. Il viendra un temps où la crise d’aujourd’hui nous semblera plus douce qu’une nuit de Noël, notre carte Vitale comptabilisera nos crédits-kWh et les impôts se chargeront peut-être de gérer les rationnements carbono-énergétiques.


1 Merci à nos amis allemands (Passivhaus) ou au bureau d’études Enertech d’amener un éclairage sur ces consommations ignorées de notre réglementation française. Elles sont si fortement méconnues en France qu’on peut lire, deci-delà, que BBC fait mieux que Passivhaus au motif que le Cep BBC = 50 kWhEP/m²/an quand Passivhaus exige moins de 120 kWhEP/m²/an. C’est faire preuve d’une grande ignorance quant aux postes pris en compte par le standard allemand, et c’est également être béjaune quant à la recommandation sur l’énergie finale (moins de 42 kWh/m²/an).